L’éco-pâturage, un savoir-faire ancestral dans l’air du temps en plein boom !

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Bienvenue sur ce neuvième épisode de notre série La Belle Histoire ! Parce que nous sommes en relation avec des entrepreneurs de tous horizons depuis plus de 10 ans, nous avons décidé de leur donner la parole. Persévérants, dynamiques, innovants, écologiques, fougueux, créatifs, ou encore drôles… incontestablement, la passion est le moteur de ces entrepreneurs déterminés.

Pour ce nouvel opus, nous avons interviewé Paul Letheux, un homme dont l’histoire atypique nous a littéralement séduits. À la tête de GreenSheep, une entreprise française spécialisée dans l’éco-pâturage, il nous a transportés vers un univers où la technologie n’a plus sa place.

Alors que la digitalisation est sur toutes les lèvres, il a volontairement choisi de revenir à des valeurs simples et authentiques, où écologie et bien-être des animaux sont des fondamentaux.

Paul, avant d’entrer dans le vif du sujet, pourriez-vous nous parler brièvement de votre parcours ?

Après le bac, j’ai fait une école d’ingénieurs agricoles avec une spécialité “aménagement du paysage”. Ce diplôme, je l’ai préparé tout en travaillant en alternance dans des entreprises d’espaces verts en Ile-de-France. Et là, j’ai vite ressenti une forte demande de la clientèle autour de l’agriculture urbaine. Il n’était pas forcément question d’éco-pâturage, mais les conversations tournaient autour de suggestions de ruches, de potagers et même de poulaillers en ville.

Interpellé, et constatant qu’aucune entreprise ne répondait encore à cette demande urbaine, j’ai installé trois moutons à la campagne pour entretenir un verger chez mes grands-parents. 

“Nous avons alors rangé la tondeuse à gazon au garage pour laisser champ libre à nos moutons. Et, sincèrement, cela s’est plutôt bien passé !”

Rapidement, le bouche-à-oreille a fonctionné, des agriculteurs et des entreprises m’ont sollicité. Et c’est là qu’a germé dans ma tête le projet de monter une structure avec une vraie prestation de services professionnels. En 2016, GreenSheep voyait le jour.

Je suis resté un certain temps tout seul à endosser toutes les casquettes. C’était vraiment la course permanente ! Petit à petit, j’ai réussi à m’entourer de collaborateurs. Aujourd’hui, l'équipe administrative et commerciale, dont je fais partie, est composée de 5 personnes. Nous nous dispatchons toutes les tâches, c’est un vrai travail collaboratif.

Et une fois la start-up lancée, comment a été accueilli votre concept pour le moins original ?

Très vite, j’ai constaté un vif intérêt pour notre offre, tout en ressentant une certaine crainte face à un concept aussi nouveau. Les gens se posaient beaucoup de questions, comme, par exemple :“Est-ce que les animaux vont apporter des nuisances ?”, “Est-ce  que nous allons devoir nous en occuper nous-mêmes ?”.

Nos services ont donc mis un peu de temps à se démocratiser, nos clients potentiels avaient besoin d’être rassurés. Ils voulaient vraiment s’assurer que ce mode d’entretien des espaces verts tiendrait toutes ses promesses.

Aujourd’hui, nous avons suffisamment de références avec des typologies de sites très variées, des collectivités jusqu’aux entreprises privées, pour les rassurer.

“Nous travaillons aussi bien avec des centrales nucléaires, des prisons, des laboratoires pharmaceutiques, que des écoles ou des maisons de retraite. L’éco-pâturage est en plein boom et nous sommes en plein essor.”

Par contre, pour l’instant, nous ne travaillons pas avec les particuliers. Nous avons des demandes, mais nous ne pouvons y répondre pour la simple raison que 90% du temps, un particulier a des plantations dans son jardin. Qu’il s’agisse de rosiers ou d’arbustes, les moutons mangent tout ! Ils ne font aucune différence, et ils commenceraient même peut-être par le rosier !

Alors que les entreprises ont de vastes espaces verts relativement épurés dont la gestion est à moindre coût, et c’est cette configuration qui se prête le mieux à l’éco-pâturage.

Paul, peut-on vous considérer comme un éleveur de moutons ?

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Oui et non. En termes de logistique, tous nos moutons sont chez nos clients. Nous ne possédons pas de lieu de repli. À ce jour, nous travaillons avec 78 bergers professionnels, ce qui fait pas mal de monde pour nous aider ! Ils travaillent pour nous en complément de leur activité, ils ne perçoivent donc malheureusement pas un revenu complet.

Mais, ces 78 personnes sont  aujourd’hui nos points d’appui partout en France. Ils assurent le suivi des moutons tout au long de l’année. Ils sont les garants du bien-être et du confort des animaux. Ils jouent donc un rôle très important.

Par exemple, si l’une des bêtes tombe malade, notre client fait appel à l’un de nos bergers locaux pour qu’il se rende sur place. Cette proximité est essentielle pour garantir à nos clients l’intervention du berger local à tout moment, ainsi qu’un entretien régulier des moutons.

Bien sûr, nous sommes aussi là pour tout superviser, personne n’est lâché dans la nature ! Nos bergers nous remontent chaque information afin que nous puissions répondre à chaque problème rapidement.

Nous effectuons également des contrôles de qualité réguliers, tout en soutenant nos bergers qui peuvent parfois rencontrer des soucis techniques. Cela peut être de tout ordre, comme un problème d’accès au terrain ou encore des défauts sur une clôture. Dans de tels cas de figure, nous intervenons au plus vite.

Imaginons que je souhaite une vingtaine de moutons sur mon site. Qu’allez-vous me proposer ?

Avant d’installer nos moutons sur un terrain, nous faisons une première étude de faisabilité et de coût. C’est important, car ils vont y rester de janvier à décembre, voire davantage si nous sommes sur des contrats d’éco-pâturage sur plusieurs années. En fonction de la taille de la parcelle destinée à accueillir les animaux, nous définissons en amont le nombre de moutons à placer.

Ensuite, nous installons systématiquement un abri et un abreuvoir sur chaque parcelle en plus des clôtures posées, afin de bien délimiter le terrain où vont vivre les moutons.

Nous avons également recours aux chèvres lorsque nous sommes confrontés à une végétation bien particulière. Par exemple, s’il faut défricher un sous-bois, ou encore en présence de ronces, la chèvre, contrairement au mouton, va bien s’y attaquer. Mais, si nous sommes face à des prairies d’herbe ou de gazon, il est préférable de proposer des moutons.

“À l’heure actuelle, nous avons plus de 2 000 moutons et chèvres placés sur 150 sites d’éco-pâturage. Sur chacun d’entre eux, il peut y avoir entre 2 et 150 bêtes !”

Mais notre offre ne se limite pas qu’au placement des animaux. Nous essayons aussi de faire de la reproduction sur site. Ce qui est vraiment sympa, car nos clients peuvent assister à des naissances ou découvrir des petits sur le terrain, du jour au lendemain. Même les personnes les plus ronchonnes ne restent pas insensibles à un tel évènement !

Ces nombreuses naissances signifient également que nos animaux vivent dans de bonnes conditions, et ça, c’est un réel gage de bonne santé dont nous sommes fiers.

Autre événement annuel, entre les mois de mai, juin et juillet, nous tondons les moutons sur place. Nous en profitons pour organiser une animation conviviale sur le site. Accompagné du berger, un tondeur professionnel vient tondre 10, 20, 30, parfois plus, moutons en une seule journée.

La laine retirée est ensuite donnée à des coopératives artisanales, afin qu’elles puissent la gérer en local. Ce qui est d’ailleurs de plus en plus rare en France, car, aujourd’hui, la filière de la laine est très fragilisée. 90% de la production française part en Chine pour être retraitée et retransformée.

Aussi, nous essayons que les 10% restant soient préservés via une filière totalement locale, de la coopérative jusqu’à la transformation en vêtements simples comme des ponchos, des chaussettes ou encore des écharpes. 

C’est fou, lorsque l’on vous écoute, alors que la digitalisation occupe tous les esprits, on s’imagine dans une prairie verdoyante bordée de pâquerettes !

Rires ! Oui, c’est un peu cela en effet ! Pourtant, nous commençons à réaliser que nous sommes une start-up à part entière. Mais certes, cela est troublant, car d’un côté nous utilisons des outils digitaux, mais en même temps nous pratiquons une technique ancestrale qui est le pâturage. 

Et cette méthode artisanale écologique et naturelle perdure encore dans de nombreux pays de façon totalement spontanée ! Cela m’a sauté aux yeux il y a 6 mois lorsque je suis allé en vacances en Amérique centrale, au Costa Rica.

C’est un pays juste magnifique et hyper sauvage. Là-bas, il y a encore des petits gars qui font du pâturage itinérant au bord des routes avec des vaches et une dizaine de moutons. Et les routes sont toutes entretenues comme ça, grâce aux bêtes ! 

“Nous, en France, on va passer une débroussailleuse qui est un vrai crève bonhomme, qui pollue et abîme la biodiversité ! Notre souhait est de revenir aux vraies valeurs.” 

Mais, pour y parvenir, il faut aussi que le berger puisse en vivre, car cela demande un vrai travail et un temps considérable pour bien s’occuper des animaux. C’est ce que nous essayons de faire chez GreenSheep, lui donner un peu de rémunération pour améliorer son quotidien qui est loin d’être facile.

Il faut savoir que c’est un métier en voie de disparition. Chaque jour, des bergers arrêtent d’exercer, il y en a malheureusement de moins en moins chaque année.

Les bergers jouent un rôle très important dans votre activité. N’est-il pas trop difficile de trouver les perles rares ?

Si, je peux vous confirmer que cela est loin d’être évident. C'est pour cela que nous avons chez GreenSheep une personne chargée de “réseauter”. Via des championnats de chiens de troupeaux ou de tonte, ou encore des compétitions de dressage de moutons, elle essaye d’entrer en contact avec des bergers susceptibles de collaborer avec nous. 

Il est vrai que depuis que nous avons acquis une certaine notoriété, c’est un peu plus facile de les approcher. Des bergers viennent même spontanément nous proposer leurs services !

Êtes-vous confronté à la concurrence ou vous positionnez-vous comme leader sur le marché de l’éco-pâturage ?

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C’est une bonne question à laquelle j’ai envie de répondre : les deux ! D’un côté, nous sommes leader de par la taille de notre entreprise, mais aussi car nous couvrons tout le territoire, et ça c’est unique. Cela permet à de grosses entreprises comme, par exemple, l’Oréal qui supervise énormément de sites en France, d’être en relation avec un prestataire unique pour gérer l’ensemble de leurs espaces verts.

Mais il existe aussi d’autres prestataires d’espaces verts d’éco-pâturage. Notamment des paysagistes qui essayent de se diversifier pour ajouter une prestation supplémentaire à leurs services. Cela ne fonctionne pas forcément très bien, car l’éco-pâturage est un métier à part entière.

"Gérer des animaux, ce n’est pas comme tenir un parc de tronçonneuses et de tondeuses."

Du coup, assez peu d’entre eux se lancent dans l’éco-pâturage. Certains nous sous-traitent même leurs prestations. Il y a également quelques entreprises d’éco-pâturage qui, voyant le succès que nous remportons, se sont positionnées sur le marché, mais à des échelles très locales. 

Mais, étant donné que vous ne disposez pas de solution de repli pour garder vos moutons, comment faites-vous côté logistique ?

Si un nouveau client nous passe une commande, nous allons tout simplement prendre des moutons d’une autre pâture. Si, par exemple, vous en voulez 5, je vais les récupérer sur la parcelle x où il y en a un peu trop en raison de quelques naissances.

Chaque brebis donnant naissance à un petit chaque année, ça fait du monde ! Et tous ces nouveau-nés, nous devons leur trouver de nouvelles maisons pour qu’ils ne restent pas avec leurs parents. C’est important, car ils sont susceptibles de se reproduire avec leurs aînés. Nous replaçons donc tous ces jeunes ailleurs.

Le berger débarque alors avec la moutonnière, fait un lâcher, moment très sympa pour les personnes présentes sur le site, puis les moutons prennent tranquillement possession des lieux. Le berger revient ensuite chaque semaine pour s’assurer que tout se passe bien.

Et l’international ? Vous y songez ?

Effectivement, nous ne serions pas forcément obligés de prendre des moutons de nos sites français. Nous pourrions dans ce cas nous appuyer sur des exploitations déjà en place dans les autres pays. 

“Encore faut-il qu’il y ait les races adaptées, car, et c’est aussi l’une de nos particularités, nous essayons de ne travailler qu’avec des races rustiques en voie de sauvegarde. C’est le cas pour le mouton d’Ouessant, la brebis solognote, ou encore le roux ardennais.” 

Il faut savoir que chaque région dispose d’une race historique qui, à un moment donné, a été laissée tomber au profit d’autres plus productives pour la viande ou le lait. Pourtant ces races font partie du patrimoine de la France, et, si elles venaient à disparaître, ce serait vraiment bien désolant.

Justement, sur quels critères sélectionnez-vous vos animaux ?

Identifier les races demande quelques recherches. Selon les régions, nous devons faire les bons choix. Mais il faut aussi que ces races correspondent à nos critères. Il nous faut des animaux assez légers capables de résister aux conditions de vie en extérieur toute l’année. 

Une fois que toutes les cases sont cochées, nous devons trouver les personnes qui possèdent ces bêtes. Et c’est à chaque fois un sacré boulot de très longue haleine.

L’avenir de GreenSheep, comment se profile-t-il ?

Déjà, dans un premier temps, nous avons envie de nous conforter en France. GreenSheep a mis un peu de temps à démarrer, mais là, ça y est, nous sommes vraiment bien lancés. Et, il y a encore beaucoup à faire ! 

L’éco-pâturage se développe bien sur le territoire français, et nous voudrions apporter un peu de notre expérience à des pays étrangers. Ce serait top, mais chaque chose en son temps. Car cela signifierait un lourd travail de recherches pour identifier les bergers et se faire connaître auprès d’eux. 

“Mais le plus important est que notre passion pour l’éco-pâturage demeure intacte. Nous avons l’impression de vendre un service qui a du sens, et cela nous aide à avancer.”

 Nous sommes partis de rien. Comme pour tout ce qui est nouveau, il n’y avait pas de marché à l’époque et tout le monde nous regardait avec de grands yeux ! 

Une petite anecdote à nous raconter avant de terminer notre entretien ?

Bien sûr ! Je me rappelle qu’à nos débuts, lorsque nous appelions les gens au téléphone pour leur proposer nos services, ils avaient du mal à comprendre ce que nous faisions. Notre argumentaire reposait sur le fait que nous étions une société louant des moutons pour tondre la pelouse. 

Mais parfois, la communication passait mal et ils étaient persuadés que nous vendions de la location de motos. Nous nous mettions alors à bêler très fort dans l’appareil, comme de vrais moutons, pour leur faire comprendre que nous parlions bien de l’animal et non de motos ! 

Ce sont vraiment de bons souvenirs, bien d’autres ont suivi et suivront, c’est une certitude !